EXTRAIT: « Un Détective très très très Spécial », de Romain Puértolas

« J’ai un chromosome de trop, comme cette pièce de trop qu’il nous reste dans les mains quand on a monté une armoire IKEA et dont on ne sait que faire. Moi, j’ai trouvé quoi en faire… »

La marche contre le vent

« Si on avait la bouche dans la paume de nos mains, on ne pourrait pas parler en serrant la main aux gens. Ce serait embêtant. D’autant plus que l’on passerait nos matinées à nous embrasser sur la bouche, parfois même avec de sombres inconnus.

Cela s’avérerait en revanche pratique avec maman puisqu’il suffirait de lui prendre la main et de ne jamais la lâcher pour qu’elle se taise enfin.

Il est 16h46.

Je viens d’arriver à la maison et je suis dans la cuisine en train de me préparer une tartine à la confiture de cerise. Maman est kiné libérale (je ne dis pas kinésithérapeute, car je n’arrive jamais à le prononcer). Elle fait donc en gros ce qu’elle veut de sa vie et a décidé, il y a bien longtemps, qu’elle ne travaillerait jamais après 15h00.

Bien qu’il soit encore tôt, elle est donc à la maison, dans la cuisine, avec moi.

Maman n’arrête pas de parler. Elle me raconte sa journée, les excentricités de ses patients, les petits soucis qu’ils lui confient dans le cadre du secret médical. Elle ne devrait pas, mais après tout, je suis son fils et je ne répète jamais rien. De toute manière, même si je voulais, je ne pourrais pas, car je n’écoute pas.

Maman est une belle femme de cinquante-trois ans, mince, les cheveux longs châtains. A première vue, on la croirait chétive et fragile. C’est l’archétype, j’adore ce mot, de la femme qui attire les hommes et les pousse dans leurs retranchements de mâles protecteurs. J’ai vu des reportages animaliers super intéressants là-dessus. Mais en réalité, c’est une femme décidée, énergique, qui sait ce qu’elle fait et où elle va. Ses minces manches de chemisiers cachent des bras fins mais musclés, capables de détruire, sous leur passage, tout type de contractions musculaires, de boules de nerf et de nœuds. J’en sais quelque chose, elle me donne souvent des gifles qui me dévissent la tête quand je ne suis pas sage. J’ai trente ans mais pour elle, je suis toujours son petit garçon. Quelquefois, j’aimerais qu’elle me considère plus comme un adulte, cela ferait moins mal. Aux joues… »

 

 

 

Extrait de Un Détective très très très Spécial, de Romain Puértolas

Publié aux Editions La Joie de Lire

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