EXTRAIT: « Le feu est la flamme du feu », de Jérôme Orsoni

« Je raconte des histoires de gens qui se débattent pour continuer à vivre dans un monde où tout le monde cherche en vain le dernier mot »

 » 12. Comme il me semblait que cela sentait le renfermé dans l’endroit où je m’étais installé pour travailler, comme tous les soirs, le même endroit, une pièce en forme de cube ou presque, que j’appelle « le bureau », j’ai ouvert la fenêtre histoire d’aérer un peu. Soudain, j’ai senti l’ombre se crisper. Je suis même prêt à jurer que je l’a entendue pousser un petit cri, un cri sourd et sans profondeur, sans résonance, mais non pas sans écho puisque je l’ai entendu et que j’ai compris qu’elle avait peur des courants d’air.

13. Aussi ai-je fermé la fenêtre et, quand je suis revenu m’asseoir à mon bureau, je me suis aperçu que l’ombre ne planait plus au-dessus de moi, mais qu’elle s’était tapie dans l’un des angles de la pièce cubique.

14. Alors, en français seulement, je me suis adressé à nouveau à elle: Tu m’avoueras, ombre, ma chère ombre, que, pour une ombre, tu es une drôle d’ombre, qui n’as pas peur de disparaitre dans la pénombre, mais bel et bien, oui de s’envoler au premier des courants d’air. Ombre, ma chère ombre, à défaut de connaitre ton nom, je t’appellerais ainsi, ombre, ma chère ombre, parce que tu es si fragile, toi qui as peur d’un petit courant d’air frais.

15. Je sais très bien ce qu’on pourrait déduire de cette histoire: que l’ombre est l’avant-garde qui plane au-dessus de moi et qu’il suffit d’un peu d’air frais pour se débarrasser des vieilles idées qui sentent le renfermé. C’est peut-être vrai, d’un certain point de vue. Mais je crois que ce n’est pas aussi simple.

16. Évidemment, j’ai bien compris que l’ombre, après qu’elle se fut montrée si faible, si fragile, n’aurait pas l’outrecuidance de continuer de planer au-dessus de moi. Et moi, je commencais à avoir un peu pitié d’elle. Je lui ai dit: Ombre, ma chère ombre, ne reste donc pas là, tapie dan l’un des angles de ce cube, mais assieds-toi, là, sur ce cube plus petit que j’appelle « le fauteuil », je t’y invite.

17. Même si je m’attendais à ce qu’elle accepte mon invitation- se tapir dans l’angle d’un cube n’est pas vraiment confortable-, j’ai toutefois été étonné qu’elle ne se fasse pas prier, au moins un peu, mais qu’au contraire, elle se rue littéralement sur le fauteuil dès la phrase achevée. J’ai trouvé que, pour une ombre, elle manquait tout de même un peu d’orgueil, voir de dignité. Mais je ne le lui ai pas dit parce que je ne voulais pas qu’elle croie que je ne la considérais pas en personne, mais qu’à travers elle, je visais uniquement le symbole de l’avant-garde.  »

 

Extrait de Le feu est la flamme du feu

Jérôme Orsoni

Publié aux éditions Actes Sud

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