Cegerwîn, le coeur de sang

Le Kurdistan. Ancien pays méconnu et malaimé des médias occidentaux. Nous ne connaissons rien de cette civilisation, pourtant si riche de savoir et de culture. Par exemple, si l’on vous demande ce qu’est le Zoroastrisme, vous n’allez jamais deviner. Pourtant, c’est surement l’une des plus vieilles religion monothéiste du monde. 

Perwîn Yasar, étudiante franco-kurde souhaite faire connaître une partie de son patrimoine. Pour cela, elle a traduit plusieurs poèmes, qui ont été écrit par l’un des plus grands poètes kurdes de son époque. 

Après la première guerre, le Kurdistan perd sa terre. La Turquie, la Syrie, l’Iran et l’Irak se partage désormais ce territoire majoritairement musulman sunnites, et chrétien. Néanmoins, comme le souligne Kendal Nezan, directeur de l’Institut kurde : « Chez les Kurdes, le ciment de l’identité n’est pas la religion mais la langue et la culture.».

 

Les kurdes peuvent appartenir à de nombreux parti politiques comme le PKK ou le PDK (cf un article du journal Le Monde, en bas de page qui explique extrêmement bien les différences politiques entre les kurdes), mais aussi qui possède deux langues fondamentales : Le kurmandji et le sorani. Cegerxwîn, lui, parlait kurmandji, mais avec un vocabulaire très riche qui intégrait de l’arabo-persan.

Né en 1903 et décédé en 1984, Cegerxwîn devient écrivain, poète mais aussi journaliste. On le considérait comme le plus grand poète kurde du XXe siècle. Ce qui le distinguait, c’était son activisme social, patriotique et politique dont il s’est toujours fortement inspiré. Témoin de la répression dès l’âge de 22 ans, il a toujours su créer une plume délicate, sensible mais surtout critique et toujours en lien avec le contexte auquel il était rattaché. Qu’il soit en France, en Suède ou en plein coeur d’une guerre civile, il gardait le même style littéraire.

Chez les écrivains, rare sont ceux qui ne se dénature pas eux-mêmes pour exister au yeux du monde. Car oui, la littérature d’aujourd’hui est souvent plate et sans goût, parce qu’on préfère vendre que ne pas manger à sa faim.  Cegerxwîn a toujours su apporter une âme dans ses écrits, grâce à son parcours culturel conséquent et développé. C’est d’ailleurs pour cela qu’il a aujourd’hui une renommée mondiale.

Poèmes 

La vie et l’être                                                                                                                                                                     

Jîn û Hebûn 

Dans cette vie là, on invoque toujours la Terre.
Venez, réunissons-nous, avant que nous ne devenions Terre.
Le maître créateur a créé cette vie,
Toi et moi, ensemble, sommes faits pour lui.
Et ainsi, l’amour, lorsque survient le deuil,
M’a mis sous terre et t’a érigée comme la racine de l’arbre à feuilles.
Qui nous a amené ici-bas, sans même nous consulter ?

Quelles sont ces demeures, quelles sont ces années ?
L’ancien et le nouveau sont uniques, bien que le temps passe.

Dans cette vie-là, nous sommes tous compagnons.
Qui t’a donné ce visage et cette beauté ?
Qui a mis dans ce cœur cette montagne et cette majesté ?
Une seule fois le monde, ce dôme, a été créé.

  Et toi et moi sommes la tonnelle de ce foyer.
L’eau, l’air, la pierre, la vie est belle.
Les arbres, les vignobles et les pierres, nous tous sommes en elle.
Nous sommes dans cette vie noire et obscure comme une nuit,

Toi et moi comme le flambeau et la lumière.
Loin l’un de l’autre, quel serait le sens de la vie ?

Vivants, bien cultivés, tous deviennent cadavres.
Nous sommes tous des cœurs blessés, sans culte ni religion,
Enterrés tous nus.

Cette nuit est belle
Xweş e ev şev
Quel est l’ordre, quelle est la loi ?
Quel est le recours, quelle est la clé ?
Moi, dit-il.
Assis, tous deux dans la nuit,
S’embrassant sur les lèvres, on se donne l’un l’autre
Sans se mordre.
Je l’ai élevée sur moi,
Je l’ai vite attirée vers moi,
Nous avons, ce foulard et cet anneau,
Tous deux entre nos bras.
Enlacés, ces temps merveilleux,
Je l’ai mordue et elle a dit : tew, tew.
On a pris ma main et on l’a enlevée,
Libre au sein du jardin, on m’a emmené.
Nuit noire.
L’eau coule, nous étions ivres,
Les ailes lui ont déposé un vent azur sur son visage.
Que cela est bon !
On se promène.
On se retrouve par le souffle.
Devenus comme Mem et Zin,
Cette vie est majestueuse.
Tous deux esquissant un sourire, elle, moi.
Oh ! Comme cette nuit est belle !

À mon cher et tendre,

Mon être est l’écho du tien
Mon amour pour toi est immuable
Dépassé par le temps qui tue
Les humanicides si lourds de cruauté
Par ta grandeur je prends conscience de ma petitesse
Et la pureté de ton souffle qui me caresse les yeux
N’a d’égale que la sagesse rayonnante de ton âme
Comme un être égaré dans ce monde si ardu
Aspirant à être acteur de sa propre destinée,
Sache que, ta peine spirituellement palpable
Me véhicule une force d’une intensité volcanique
Sache que, te revoir me procure chaque fois une vertueuse béatitude
Et qu’attendre de te revoir, à nouveau,
Me plonge dans la vague irrépressible d’un désir mélancolique
Tu es si fort à en donner des larmes
À en donner des larmes à ceux qui vivent pour toi
À en donner des larmes à ceux qui vivent de toi
Et moi, j’ai mal
J’ai mal dans mon cœur
J’ai mal dans mon cœur en te sachant souffrant
J’ai mal dans mon cœur pour tout ce sang
J’ai mal dans mon cœur pour tous ces cris de douleur
Qui partent de la chair des âmes disparues
Pour toutes ces fois où tu meurs
Alors que tu mérites de vivre
Je t’aime à en mourir un peu plus chaque jour
À mon cher et tendre Kurdistan.

 

Écrit par Perwîn Yasar

Photos © TV5 Monde

 

Laisser un commentaire