Le numérique va-t-il faire exploser le marché du livre ?

Edition numérique, e-book, auto-édition, buzz, réseaux sociaux… La fin de l’édition-reine est-elle proche ? Bien sûr nous n’en sommes pas encore là, les prix sont décernés aux succès de librairie estampillés Gallimard, Grasset, POL et consorts, les critiques n’ont d’yeux que pour les nobles pages de la Collection Blanche ou les lignes ivoire des éditions de Minuit. Pourtant, lentement, internet, après avoir dynamité la musique, la télé et le cinéma, s’attaque à la littérature. Mieux armé que ses cousins pour résister à l’écran, enroulé dans sa noblesse, le livre pensait regarder du haut de ses siècles de grandeur les révolutions qui secouaient les autres arts. Erreur, rien ne semble pouvoir retenir la vague numérique.

Il est donc utile de prendre le temps d’un petit tour d’horizon du marché du livre d’aujourd’hui et de demain.

 

Le numérique, vecteur d’une littérature plus riche ?

 

Tout le monde peut écrire, ce n’est pas nouveau mais, désormais, tout le monde peut être publié. Y compris gratuitement, sur Amazon, via des plateformes de partage comme Wattpad, ou pour les plus laconiques d’entre vous, sur Shortedition, startup spécialisée dans les nouvelles et textes courts, par exemple.

Nouveaux outils, nouveaux usages. Il n’y a plus de barrières à l’entrée du marché du livre, du moins du livre vendu sur internet. En réalité, ce n’est qu’un déplacement de la ligne, puisque la sélection se fait désormais au succès, au buzz, à la capacité d’alerter les éditeurs, les critiques et, bien sûr, le grand public.

Evidemment, cela change tout : on connaît les pratiques parfois lapidaires des maisons d’édition face aux nouveaux auteurs. On ne leur en veut pas : des milliers de manuscrits reçus, une capacité limitée de publication, une nécessité de rentabilité. C’est de bonne guerre, en somme. Mais il y a inévitablement un biais dans la démarche : plutôt que de chercher le talent, les éditions traditionnelles ont tendance à chercher le talent formaté, le livre qu’on peut pitcher en une ligne sur un bandeau rouge, genré, marketing-friendly. L’auto-édition et la numérisation du livre ouvre de nouveaux horizons à des auteurs qui, même anonymes, peuvent proposer des écrits vraiment neufs.

Plus loin encore, certains font exploser les frontières de la littérature en proposant des oeuvres cross-média, comme on dit : un peu du livre, un peu de la vidéo, de la musique voire du jeu vidéo. Le numérique ouvre une fois encore les portes d’une diversité et d’une variété… inédite.   

 

L’auto-publication peut-elle vraiment court-circuiter les maisons d’édition ?

 

C’est la grande force du numérique : n’importe qui armé d’un ordinateur et d’un compte Twitter peut espérer diffuser ses écrits. Une chance inestimable pour les nouveaux auteurs pour qui le refus des maisons d’éditions ne signe pas nécessairement la fin des ambitions. Il faudra naturellement batailler pour se faire une place dans un univers numérique cacophonique. Cela suppose l’instauration d’une relation plus directe entre un auteur et ses lecteurs. Le dialogue remplace les communiqués des éditeurs et l’échange, le service presse.

Reste toutefois que peu d’auteurs auto-édités refuseraient un contrat d’édition traditionnel. La vente en librairie demeure très largement le moyen d’accéder au rang de “vrai” écrivain. Les journalistes littéraires, les critiques, les jurys de prix, bref le “monde du livre”, seul capable de décerner les titres d’artiste et d’écrivain, boudent encore, en partie, internet et les auto-édités. C’est la loi sociologique de l’étiquetage, merci Howard Becker, on est ce que le groupe dit qu’on est, un écrivain n’est écrivain que s’il est reconnu comme tel par le monde du livre.

L’auto-édition et les opportunités qu’offrent le numérique apparaissent comme une première étape, un tremplin vers le rang plus professionnel des auteurs publiés. C’est déjà beaucoup, c’est déjà une chance, et les succès existent. Le plus criant sur le plan commercial est sans doute Fifty Shades of Grey, à l’origine auto-publié, qu’on aime ou pas et, entre nous, plutôt pas.

En d’autres termes, de belles opportunités pour la création et la diffusion d’oeuvres nouvelles et audacieuses ; une démocratisation du marché du livre grâce à l’effondrement de certaines barrières à l’entrée pour les nouveaux auteurs. En un mot de nouveaux usages et des évolutions prometteuses pour l’avenir.

Evolutions qui continuent à se faire pas à pas, puisque la prévalence des maisons d’éditions traditionnelles reste bien ancrée et continue pour une partie des acteurs à être seul gage possible de qualité. On ne peut qu’espérer que le chemin continue et que la littérature épouse encore plus avant sa vocation d’innovation.

Un article de Malo de Braquilanges
Auteur du
Livre dont vous êtes la victime
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