L’interview de René Frégni

Prisonnier, évadé, aventurier, infirmier mais aussi philosophe et écrivain : René Frégni a plus d’une corde à son arc. Il publie Les Chemins Noirs aux Éditions Denoël, roman d’initiation autobiographique qui gagne le prix du roman populiste en 1989, dans lequel il relate la cavale qui le mènera jusqu’à Istanbul.

1. Le narrateur qui cavale pendant des années dans Les Chemins Noirs est-il poussé par une quête autre que celle de survivre ?

Ma vie est un livre de fuite : dès la première page du livre, l’enjeu est de fuir. Le narrateur est donc poussé par l’instinct et la quête de survie. Si elle s’est accompagnée d’une quête intellectuelle, celle-ci a été inconsciente. J’avais beau toujours avoir un livre dans ma poche pendant que je parcourais les routes d’Europe, j’avais avant tout comme but unique de survivre.

2. Pourtant, l’état psychologique et moral du narrateur change fondamentalement entre le début et la fin du roman. Qu’a-t-il appris ?

Le premier jour de prison, le personnage est crédule, candide, généreux. Il croit encore à la justice humaine et à l’intangibilité du Bien et du Mal. Mais en se coltinant avec la vie et la souffrance, il se durcit, devient plus sombre. Le monde lui tombe sur la tête ; il découvre que la justice n’en fait pas partie. C’est roman d’apprentissage « à l’envers » car le narrateur est initié au Mal et découvre la part corrompue de l’Homme.

3. Si le réel apprentissage est celui du Mal, qu’est-ce que cela signifie pour les romans d’initiation classiques où le héros accède à la vertu et à l’accomplissement ? Est-ce qu’il s’agit d’un idéal impossible à atteindre ?

Je suis un auteur réaliste. Rousseau pousse Émile vers le Bien alors que la vie nous prouve aujourd’hui qu’elle nous tire vers le Mal. On est d’abord généreux, beaux, partageurs, et puis la guerre, la justice et les hommes nous rendent cyniques. La vie est mal faite ! Elle devrait commencer vers la fin. On devrait aller vers la beauté alors qu’on va vers le racornissement.

4. À la fin du roman, que reste-t-il à apprendre au narrateur ?

Il n’a plus grand chose à apprendre : il sait que tous les coups sont permis et que le tout c’est de ne pas mourir. C’est un roman assez amoral, car en vieillissant je suis devenu plus dur. Les Chemins Noirs, c’est l’histoire de mon désillusionnement – la découverte de la laideur de ce monde.

Propos recueillis par Daphné Leprince-Ringuet
Photo: ©Babelio

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