L’interview d’Antonio Manzini

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Antonio Manzini rencontre déjà un succès retentissant en Italie avec ses polars à l’humour décapant, Froid comme la mort et Maudit Printemps. Avec les Éditions Denoël, il s’impose déjà auprès des lecteurs français comme un auteur incontournable. Rencontre avec un écrivain pas comme les autres…

1°) Avec le succès de vos romans précédents, Piste Noire et Froid comme la Mort, comment avez vous envisagé l’écriture de ce troisième polar ?

Dans la continuité du deuxième roman, Maudit Printemps marque en même temps une rupture au niveau de l’écriture. Maudit Printemps met en lumière un problème, qui est celui de la mafia dans le Nord de l’Italie. L’écriture devient alors beaucoup plus noire que les romans précédents. De plus, ce livre est important car il perd son indépendance. Il ne devient plus un livre à part entière mais un grand roman sur la vie de Rocco Schiavone. C’est comme si le livre s’était étendu et avait pris de l’ampleur.

 

2°) Le roman reflète-t-il la société italienne ?

Oui, car Rocco et les personnages qu’il rencontre parlent du pays de manière vraisemblable et non métaphorique. Le policier entre de manière directe dans le tissu social, ce qui est le meilleur prisme pour observer la société. Le commissariat est une sorte de microcosme à travers la bureaucratie. Le bureau devient un laboratoire, où on voit agir les cobayes, les souris. Il y a beaucoup d’irrégularités techniques dans mes livres mais ce n’est pas ce qui m’intéresse. Ce sont les personnes.

 

3°) Piste Noire, Froid comme la Mort et aujourd’hui Maudit printemps : l’univers de Rocco devient de plus en plus sombre. N’y a t-il pas une malédiction qui pèse sur le personnage de Rocco ?

Il ne s’agit pas vraiment d’une malédiction. En réalité, on commence à voir la couleur de la vie de Rocco, qui est fondamentalement la vie d’un perdant, d’un dépressif marqué par un deuil très fort. Il a finalement peu d’espoir d’avoir une vie meilleure. On peut également se demander si l’Italie n’a elle aussi plus d’espoir.

 

4°) Le titre de votre polar Maudit Printemps, joue sur un oxymore rappelant le célèbre recueil de poèmes de Baudelaire, Les Fleurs du mal. On retrouve chez vous une notion baudelairienne, « le spleen ». Le spleen qu’on peut définir comme une âme tourmentée par une insatisfaction permanente de ne pas atteindre l’idéal. Pouvons-nous dire que Rocco connait le « syndrome » du spleen ?

 Pas vraiment: fondamentalement Rocco est un personnage dépressif. Il est insatisfait mais ne cherche pas la satisfaction. Il n’a pas d’attitude critique par rapport à la vie, il se contente de traverser la vie.

 

5°) Au delà d’être un roman policier, il y a quelque chose qui relève du psychisme dans votre roman. On a comme l’impression que vous mettez en avant les syndromes post-traumatiques des personnages.

En effet, les voix sont finalement des réponses aux questions que l’on se pose dans les moments difficiles. Au delà du polar, ce qui m’intéresse c’est de raconter l’humanité dans ses moments de difficultés. Le polar est un outil pour raconter l’humanité, raconter l’âme des personnages, leurs souvenirs, leurs peurs, leurs fantômes et leurs contradictions.

 

6°) Êtes-vous un humaniste ?

Non, même pas un écrivain, seulement un narrateur. Je raconte des histoires.

 

7°) Il y a finalement une idée très fataliste avec le passé qui ressurgit, qui vient nous hanter. Selon vous, pouvons-nous échapper au passé ? Devons-nous rendre des comptes au passé?

En ce qui concerne le personnage de Enzo, il fait partie de l’histoire la plus intime de Rocco. Mais il faudra attendre deux livres pour comprendre ce qu’il veut à Rocco. Le passé nous poursuit, on doit l’affronter. C’est quelque chose qui revient et nous sommes amenés à l’affronter.

 

8°) Le personnage de Rocco est-il anti système ou subit-il le système?

Les deux. Rocco est contre le système, non pas par idéal mais par nature. D’un autre côté, tout le monde subit le système. C’est d’autant plus difficile de ne pas subir le système quand on est policier, et particulièrement pour Rocco. Ancien bandit et policier, son CV est incompatible avec les idéaux de la magistrature, de la justice et de la loi.

 

9°) Votre ouvrage ne présente pas réellement de modèle d’exemple, de modèle à suivre. Cherchez vous à démontrer que nous vivons dans un monde sans modèles ?

En réalité, nous n’avons pas besoin de modèles car nous avons une morale de base qui nous empêche de commettre des atrocités et d’empiéter sur les libertés de chacun. Nous n’avons pas besoin de modèles d’un point de vue critique. Au cours de mes expériences, les modèles ont toujours été des déceptions.

 

10°) « Le serpent s’était transformé en milliard de fourmis que Chiara sentait marcher et mordre partout ». Vous abordez le thème du viol de manière très imagée, voir de façon juvénile. Pourquoi avoir choisi cet angle ?

À travers les images, je cherche à projeter les sensations de Chiara dans l’immédiateté. Elle interroge la situation mais également son corps, qu’elle ne reconnait plus au moment présent. L’incompréhension et l’effet de la drogue s’entremêlent au moment où elle tente de retrouver la mémoire.

Propos recueillis par Emmanuelle Mede

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