EXTRAIT: « L’art de la joie », de Goliarda Sapienza

« Comment se pouvait-il que ce mot interdit me donnât tant d’énergie ? J’y penserais plus tard. »

« – C’est bien, Modesta. Je vois que tu as réagi de la bonne manière, et que tu ne t’es pas laissée bercer de coupable façon par la douleur de la convalescence. Je me réjouis vraiment de voir comme tu as grandi durant ces derniers mois. Au lit, tu semblais toute petite, comme autrefois. Tu es devenue grande et forte. Mais ne t’en enorgueillis pas. Dans la santé du corps peuvent aussi se nicher des tentations. Prie ! Ta santé retrouvée n’est due qu’à la prière, et à Sainte Agathe qui a veillé sur toi.

(…) Cette voix étrangère se tut enfin et elle sortit. Je la haïssais, désormais. À l’improviste, cette émotion de haine – qu’elles disaient être un pêché – me cingla d’une joie si forte que je dus serrer les poings et les lèvres pour ne pas me mettre à chanter et à courir. Dès que je me sentis plus calme, je dis timidement à voix basse : « Je la hais », pour voir si l’effet se répétait ou si la foudre s’abattait sur ma tête. Il pleuvait dehors. Ma propre voix m’atteignit comme un vent frais qui me libérait la tête et la poitrine de la crainte et de la mélancolie. Comment se pouvait-il que ce mot interdit me donnât tant d’énergie ? J’y penserais plus tard. Maintenant je n’avais plus qu’à le répéter à voix haute, pour qu’il ne m’échappe plus, et : « Je la hais, je la hais, je la hais », criai-je après m’être assurée que la porte était bien fermée. La cuirasse de mélancolie se détachait par morceaux de mon corps, mon thorax s’élargissait secoué par l’énergie de ce sentiment. Je ne respire plus, enfermée dans cette blouse. Qu’est-ce qui me pèse encore sur la poitrine ?

M’arrachant blouse et chemise, mes mains trouvèrent ces bandes serrées « pour qu’on ne voie pas les seins », qui jusqu’à ce moment avaient été pour moi comme une seconde peau. Une peau de douce apparence qui me liait avec sa blancheur rassurante. Je pris des ciseaux et je la coupai en morceaux. Il fallait que je respire. Et enfin nue – combien de temps cela faisait-il que je ne sentais pas mon corps nu ? Il fallait même garder sa chemise pour prendre un bain –, je retrouve ma chair. Mes seins délivrés jaillissent sous mes paumes, et je me caresse là par terre, et je jouis des caresses que ce mot magique avait libérées. »

Extrait de L’Art de la Joie, de Goliarda Sapienza
Publié aux Éditions Le Tripode
Photo: ©Le Monde

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