EXTRAIT: « Évacuation », de Raphaël Jerusalmy

« Nous sommes restés blottis dans le noir jusqu’à ce que le calme revienne. Nous n’avions pas peur. »

« C’est alors que l’alerte a retenti, maman. Tu n’en croiras pas tes yeux. Ni tes oreilles. Quand je te montrerai la séquence. Les sirènes ont commencé à hurler exactement au moment où Saba s’est enfoncé dans l’armoire.

Et où il est écrit « trompettes  célestes » dans mon script.

Yaël était saisissante. Restée seule. Plantée là, face à la grande salle vide. Je l’ai filmée encore un peu. Et puis, comme il n’y avait encore nulle part ailleurs où s’abriter, je me suis précipité vers l’arche sainte. En hurlant à Yaël d’aller s’y glisser en vitesse aux côtés de Saba. (…)

Saba l’a poussée vers le fond de l’arche et j’ai vite refermé le battant sur nous.

Les premières détonations ont résonné au bout de quelques secondes seulement. Probablement une volée tirée de pas très loin. Les missiles à longue portée mettent plus de temps à arriver. Et leur sifflement est bien plus grave.

Nous sommes restés blottis dans le noir jusqu’à ce que le calme revienne. Nous n’avions pas peur. De ce qui se passait dehors.

Nous étions de l’autre côté.

Lorsque nous sommes ressortis de l’arche, il faisait encore clair. Mais je n’avais plus envie de filmer. Saba s’est résigné à ne pas reprendre le tournage. Il m’a juste demandé de l’attendre quelques instants. Il est remonté sur l’estrade du récitant. Toujours enveloppé du grand châle blanc. Et il a prié.

J’ai reconnu les psaumes qu’il a récités. Il en a entonné la liturgie d’une voix sûre. Il en a scandé les paroles et les strophes sans balbutier. Lui qui ne mettait jamais les pieds à la synagogue.

– Il les avait appris dans son enfance.

Et jamais oubliés.

Papa aussi connaît les psaumes de David.

Oui, il s’en rappelle de l’école. Moi aussi. Saba, c’est à la maison qu’il les avait appris. De son grand-père à lui.

Pas en classe.

Les parents de Yaël ne connaissent pas un seul cantique. Ils me l’ont dit. C’était interdit par les soviets. Puni de prison. D’en apprendre. Et même de parler l’hébreu. C’est pour ça qu’ils ont fui dès qu’ils ont pu. Qu’ils ont tout abandonné pour venir en Israël. Et voilà. Après tout ça, ils ne vont toujours pas à la synagogue. Ni ne savent l’hébreu. Et vivent désormais à Los Angeles.

Ils ont bien essayé de venir, au début de la guerre. Puisque Yaël avait refusé de partir quand elle le pouvait encore. Pour aller les rejoindre là-bas, aux USA. Ensuite, il n’y avait plus eu de places.»

Extrait d’Évacuation, de Raphaël Jerusalmy
Publié aux Éditions Actes Sud
Photo: ©DR

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