« Etat d’urgence »: La tribune de Marie Redonnet

Marie Redonnet, en oscillant entre le réel et la fable, présente dans ses œuvres une voix singulière et moderne pour ses héroïnes. Elle publie Héritières aux éditions Le Tripode, qui retrace le saisissant destin de trois femmes à la recherche de leur identité.

 

Etat d’urgence

 

Invitée d’honneur de la fête du livre d’Aix en Provence, l’écrivaine indienne Arundathi Roy incarne la figure de l’intellectuelle engagée. En l’écoutant, je m’interrogeais sur la situation française. Comment les intellectuels engagés ont-ils pu disparaître dans le pays qui depuis Montaigne a rayonné par la force critique de sa littérature? Cette disparition a eu lieu dans les années 1980. Camus, Sartre, Beauvoir, Genet, Foucault, Duras meurent sans héritiers. Pourquoi des écrivains de ma génération, nés après la deuxième guerre mondiale, n’ont-ils pas pris la relève?

Quelques uns pourtant ont participé à la révolte de 68. Ils ont dénoncé la société de consommation et de divertissement dominée par les médias. Ils ont adhéré aux nouvelles utopies. Dix ans plus tard, quand ils commencent à écrire, mai 68 est enterré. La société capitaliste triomphe. L’idéologie postmoderne s’impose avec le néolibéralisme mondialisé. La culture, faussement contestataire, se met au service du système. La majorité de ces écrivains acceptent la nouvelle donne. Ils refusent l’engagement. Ils ne veulent plus être des intellectuels. La littérature est leur refuge. Une minorité continue de résister en écrivant à contre courant sans réussir à s’imposer.

Début 2017 : nous sommes en état d’urgence intellectuelle et politique. Fragmentaires et dispersés, de nouveaux mouvements contestataires émergent pour changer la société. Où sont les jeunes écrivains qui osent une littérature en résonance avec ces forces de rébellion et d’utopie? Les petites maisons d’édition (les grandes sont captives du système) peuvent les défendre. Nous avons besoin d’entendre leurs voix sur les scènes de théâtre et dans l’espace public. Nous avons besoin de textes qui redonnent sens, beauté et espoir à notre société malade. Ils ne seront pas écrits pour l’élite mais pour les sans voix. Ce sont eux qui s’y reconnaîtront.

À retrouver dans votre Superflu n°10

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