EXTRAIT: « Secrets de Maisons Closes » de Marc Lemonier

« Mais la vie au bordel, alors? L’univers des maisons closes, la pauvre fille contrainte de faire des passes, le sexe tarifé? »

 » – Lorsque je serai bien vieille, fatiguée des bruits de Paris, des querelles littéraires, des échos hebdomadaires, des salons, des snobs, des poètes, des voyages, j’irai m’enterrer dans un bordel de province.

La jeune femme qui tient ces propos provocateurs devant quelques amies parisiennes, dans un salon de thé feutré du 8ème arrondissement, n’a que vingt-cinq ans. Elle est jolie, intelligente et vive, et de l’avis général, elle n’a pas froid aux yeux.

 – Allons, Maryse, s’enterrer dans un bordel de province! s’écrie une de ses compagnes. Quelle horreur… Tu plaisantes!

Maryse Choisy rétorque tranquillement que non, et ajoute que la vie en maison close recèle à son avis des douceurs dont elles n’ont pas idée.

– Une vie hors du monde, soulagée de tous les tracas mondains… Il suffit de se glisser dans le moule et de se laisser vieillir.

– Mais qu’est-ce que tu racontes? se récrie une autre. On dirait que… ?

– Je sais de quoi je parle, figurez-vous. Le bordel, j’en sors! Oh, un séjour de quelques semaines seulement, rassurez-vous…

Les autres jeunes femmes en restent muettes, mais il est facile de deviner, au rouge qui colore leurs pommettes, à l’éclat qui trouble leur regard, et au petit rire contraint par quoi elles tentent finalement de soulager leur embarras, que la même idée fait son chemin dans leurs charmantes têtes, non seulement bien faites, mais bien pleines. Des têtes éduquées, cultivées, modernes, pour qui la prostitution est devenue à la fois un sujet d’études et un objet de fascination.

Ces jeunes femmes bien nées se passionnent pour les exploits des femmes pionnières, dans des domaines jusque-là réservés aux hommes – l’aviation ou la conduite automobile -, pour les voyages des aventurières – Alexandra David-Neel vient tout juste de publier le récit de son périple en Chine – pour les femmes peintres et les poétesses. Pour tout ce qui, en cette fin des années 1920, incarne leur désir de s’émanciper.

Mais la vie au bordel, alors? L’univers des maisons closes, la pauvre fille contrainte de faire des passes, le sexe tarifé?

L’une d’entre elles ose poser la question que toutes ont au bord des lèvres:

– Tu veux dire que tu as dû… ?

– Vendre mon corps?

Les autres ricanent, mal à l’aise.

– Je n’ai pas été obligée d’aller jusque-là, non, finit-elle par répondre, déclenchant des rires soulagés.

Maryse n’en dit pas plus, mais elle est en train de terminer un ouvrage en forme de reportage dont le titre va faire rougir ses amies, avant qu’elles ne se précipitent pour en lire les passages les plus croustillants: Un mois chez les filles. »

Extrait de Secrets de Maisons Closes, de Marc Lemonier
Publié aux Éditions La Musardine

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