EXTRAIT: « Les Vieilles Filles » de Pagan Kennedy

« Sur fond de tapisserie pop’art, j’avais définitivement l’air d’un monstre, un monstre avec une bouche sinistre… »

« Ne voulant pas me retrouver face à Doris et Annie, dont les voix me parvenaient depuis la cuisine, je m’éclipsai discrètement dans la salle de bains. (…) Adossée au mur, je me mis à observer mon reflet dans le miroir. Sur fond de tapisserie pop’art, j’avais définitivement l’air d’un monstre, un monstre avec une bouche sinistre, et mes cheveux ramenés sur le dessus de ma tête formaient un bulbe grotesque.

Et sous le bulbe, qu’étais-je ? Avais-je réellement la force de caractère et l’âme angélique que Peter m’attribuait ? Pour dire la vérité́, il n’y avait rien en moi qui pouvait être qualifié de bien ou de mal. J’étais un patchwork de souvenirs décousus – le grincement d’une porte écran, l’odeur des chemises de nuit en flanelle, les papiers de bonbons repêchés dans le creux des fentes des strapontins au cinéma, mes gros doigts virant au vert clair dans l’eau du lavabo. Je n’étais qu’un amalgame d’instants vécus empilés les uns sur les autres comme les articles de pacotille d’un vide-greniers paroissial.

Je suppose que c’était cette image-là que j’avais toujours eue de moi-même, un objet de brocante perdu dans un coin et qui passait presque totalement inaperçu — démodé́, sans prétention mais possédant néanmoins son propre charme empreint de nostalgie. La lettre de Peter modifiait à présent cette perception. Un chamboulement immédiat? Non, bien sûr mais, alors que je me tenais dans l’espace réduit de cette salle de bains, les mots et les lignes faisaient progressivement leur effet sur moi — comme un cocktail à base de whisky.

Il ne m’était jamais arrivé d’envisager auparavant qu’une chose pareille soit possible : quelqu’un m’aimait plus que je ne l’aimais. Depuis toujours, j’étais celle qui se languissait des autres; à force, j’avais fini par me transformer en un sanctuaire dédié́ à mon père et à Doris, à Peter même, dans une certaine mesure. Je trimbalais dans ma tête une pagaille de souvenirs, les souvenirs de ceux que je chérissais. Je les portais en moi comme les martyrs portent des reliques en décomposition, les os dans une urne et les dents enveloppées dans une toile. »

Extrait de Les Vieilles Filles, de Pagan Kennedy
Publié aux Editions Denoël
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