« Soljenitsyne, le dernier prophète »: la tribune de Christine Glachant


Christine Glachant est mordue de littérature et représentante de l’Association France-Oural, qui constitue une véritable présence culturelle pour la région Oural à Paris. Elle participera à la prochaine édition des Journées Européennes du Livre Russe.

 

Christine Glachant

« Épargnez votre courroux à la littérature russe, elle est votre enfant et votre appendicite »*

On est habitués à percevoir la Russie principalement par le prisme du pouvoir politique et de son histoire.

Eh bien non! La Russie, ce n’est pas seulement M. Poutine, mais aussi un pays, une société qui vit et évolue comme peu de sociétés l’ont fait ces trente dernières années. On n’a pas assez  conscience de l’ampleur des bouleversements traversés par les Russes, politiques, économiques et sociaux, cela s’entend, mais aussi dans leurs convictions intimes les plus profondes. Et ils ont su néanmoins résister aux dérives cataclysmiques, manifestant une maturité politique exceptionnelle. Comme si leur Histoire infiniment douloureuse et tragique les avait vaccinés à tout jamais contre de telles tentations.

La littérature remplit un rôle majeur pour nous débarrasser des lieux communs, de la superficialité prédominante. Elle a toujours été l’un des meilleurs moyens d’approcher l’âme d’un pays, de son peuple, ses complexités, ses contradictions, son imaginaire.

Les années 1990 ont vu, avec la fin de l’URSS, la disparition de la censure et les prémices de la liberté d’expression.

Les jeunes auteurs qui ont vécu leurs années de formation lors de la dislocation de l’URSS portent souvent un regard acéré sur la nouvelle Russie qui a émergé du tourbillon des années 1990. Ils ne se sentent plus «post-soviétiques», période qui pour eux appartient à l’Histoire. Ils sont de plain-pied dans la réalité d’aujourd’hui et la décrivent sans concession. Ainsi, Liza Alexandrova-Zorina, dans son roman Un homme de peu (Ed. de l’Aube) décrit l’existence sordide d’une ville de province russe gangrenée par la mafia, sous le regard d’autorités locales corrompues et d’une population soumise. Roman Sentchine évoque lui aussi le désespoir de la vie provinciale. Zakhar Prilepine ou Sergeï Chargounov se réclament eux de Limonov et du national-bolchévisme. L’écologie et la nature restent des thèmes traditionnels. Les œuvres de la génération précédente sont, en revanche, souvent marquées par la période soviétique.

Mais les écrivains russes ont toute liberté de critiquer le système et ses défauts. Les autorités ne sont pas inquiètes. La faiblesse de leur lectorat limite grandement leur capacité de nuisance. Soljenitsyne a bien été le dernier prophète de la littérature russe

 

* Zakhar Prilepine

À retrouver dans votre Superflu n°9

 

Laisser un commentaire