EXTRAIT : « L’homme qui savait la langue des serpents » de Andrus Kivirähk

« Finalement, nous débouchâmes dans un grand terrier. Ce qu’il y avait comme serpents là-dedans! »

«J’acceptai tout de suite, par curiosité, car j’ignorais tout de la vie des vipères royales. Que ma nouvelle connaissance fût de race royale, cela sautait aux yeux : elles sont beaucoup plus grandes que les serpents ordinaires, et, à l’âge adulte, une toute petite couronne dorée leur brille au front. Ints n’en était pas encore là, mais de son diamètre et de son intelligence, il était facile de déduire que son père était un roi.  Les vipères royales sont bien moins nombreuses que les serpents ordinaires, comme les reines des fourmis parmi des millions de minuscules ouvrières. J’en avais déjà rencontrées, mais je n’avais jamais eu l’occasion de leur adresser la parole. De toutes façon, elles n’auraient pas prêté attention à un petit garçon, c’étaient des créatures trop importantes pour cela.

C’est pourquoi j’étais au comble de l’excitation lorsque Ints me mena à un grand trou et m’ordonna de m’y glisser. (…) Le tunnel était sombre et d’une jolie longueur, mais, à mes côtés, Ints sifflait pour m’encourager, et cela me rassurait.

Finalement, nous débouchâmes dans un grand terrier. Ce qu’il y avait comme serpents là-dedans! En majorité des petits, des ordinaires, mais aussi une douzaine de vipères royales – toutes arborant fièrement leurs couronnes, comme des tresses dorées d’églantines. La plus grande était sans aucun doute le père d’Ints, qui conta notre aventure à une telle vitesse que je ne saisis pas grand chose à ses sifflements. Le grand reptile me dévisagea et rampa dans ma direction. Je fis la révérence et prononçai les formules de politesse que mon oncle m’avait enseignées.

« J’ai bien peur, mon garçon, que tu ne sois le dernier humain que j’entendrai siffler de la sorte. Les hommes se désintéressent de notre langue, ils rêvent d’une autre vie. Ton oncle est mon ami, je suis heureux de voir qu’il s’est trouvé un disciple. Tu seras toujours le bienvenu dans notre terrier, surtout depuis que tu as sauvé la vie de mon enfant. Les hérissons sont notre plus grand fléau. Des incultes, des têtes de bois ! »

« Dommage que les humains se soient mis à marcher sur leurs traces », intervint un autre serpent dans un coin. « Ils ne vont pas tarder à leur ressembler. »

Extrait de L’homme qui savait la langue des serpents, de Andrus Kivirähk

Traduit de l’estonien par Jean-Pierre Minaudier

Aux Éditions Le Tripode

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