« Ceci n’est pas un acronyme » La tribune de Frédéric Chouraki

 

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Journaliste et écrivain, Frédéric Chouraki a déjà publié plusieurs romans aux éditions Le Dilettante. Il décrypte la société actuelle avec une plume mordante.

CECI N’EST PAS UN ACRONYME

New York est la cité des acronymes. Selon votre humeur du jour, vous pourrez aller déguster un espresso dans un coffee shop de Nolita, traduisez North of little Italy, enclave branchouille juxtaposée à Soho, à savoir South of Houston street, ancien quartier déglingué devenu la Mecque des accros au shopping et des Nipponnes en goguette.

De passage à la Grosse Pomme afin de profiter de l’été indien interminable qui embrase les canopées de central Park et fait bander les écureuils désormais gros comme des lapins transgéniques, j’ai décidé de consentir à ces rituels autochtones. Après m’être perdu dans le réseau labyrinthique du subway (j’avais confondu les lignes C et J) et demandé quatre fois en vain mon chemin à des locaux emmurés, j’ai fini par atterrir, suant et puant, dans ce nouveau laboratoire de la branchitude qu’est Noho,  triangle trépidant coincé, comme son nom l’indique, au nord de Houston street, non loin du Bowery, cette avenue jadis pouilleuse dédiée aux clochards célestes et aux précurseurs de rock underground.

J’ai finalement trouvé refuge au café Colombe, une succursale postindustrielle spécialisée dans le café. Les cafés, devrais-je dire. Car la Colombe n’est pas un coffee shop old school à la Starbucks ou s’affalent les beaufs en transit de mon espèce. Non, il est une valeur ajoutée, un supplément d’âme, un concept déflagrateur dédié à la déesse Arabica, déclinée en une vingtaine d’appellations plus ésotériques les unes que les autres. Les serveurs, enfin les baristas, non ce n’est pas un acronyme, y sont désagréables comme il se doit. L’un d’eux, bonnet vissé au chef, l’œil torve et le duvet lustré comme le pelage d’un setter irlandais de compétition, me demande what I want d’un ton dédaigneux à souhait. J’ai visiblement affaire à un aristocrate même s’il est payé au tip. Je lui rétorque : one coffee s’il vous plaît. Il me fixe de ses yeux de carpe farcie, comme si j’avais déclaré tout de go avoir voté Donald Trump. « Which coffee ? Latte, machiatto, Guatemala, Jamaica, Guinea, sugar, milk, cream, low fat… ? » bougonne-t-il alors que la file de hipsters en bonnets et chemises de bûcherons, excédée par ma balourdise si hexagonale, s’agite derrière moi. « Regular please », bredouillé-je, submergé par l’offre pléthorique que sa bouche pincée continue d’égrener avec la régularité d’un automate. « Pfff » grommelle mon kapo. Ceci n’est pas un acronyme, ami béotien, mais une onomatopée propre à Big Apple signifiant l’exaspération et le mépris conjugués. Mon barista prépubère a compris qu’il était confronté à un franc-tireur, une anomalie anachronique étrangère aux normes de ce phalanstère métropolitain où la science du café est le dernier humanisme en vogue. Muni de mon gobelet brûlant, je glisse une fesse sur l’un des tabourets en fonte et m’installe au milieu de clones barbichus oreillettes pendantes, rivés à l’écran de leur ordinateur comme si leur vie en dépendait.

 

Frédéric CHOURAKI

À retrouver dans votre Superflu n°8

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