EXTRAIT: « Six Photos Noircies », de Jonathan Wable

« Il dévora le plat, puis suça un à un les os de Gerhard, jusqu’au dernier. Il ne fit aucune tâche sur ses précieux habits. »

Il ne perdit rien. Il vit Hilda servir le thé et Gerhard le savourer, sa tasse bien tenue entre deux de ses longs doigts fins, la soucoupe dans l’autre main. Puis il vit la tête du jeune homme tomber raide sur ses notes et la gouvernante traîner son corps mort en cuisine. Ce n’est qu’en fin d’après-midi qu’elle reparut. Elle poussait devant elle un chariot sur lequel était allongé Gerhard. Il avait été dépouillé, ficelé et finalement cuit. Son visage, déformé par la chaleur, gonflé, rougi, était presque méconnaissable. La langue, les oreilles et les yeux avaient été posés à part, dans une petite assiette ovale en céramique.

Valente attendit une seconde et prit une dernière photo du jeune homme. Il nota l’heure – 19h13 – dans son carnet.

Le Comte, qui n’avait pas bougé pendant toute la cuisson, se pencha pour humer le plat, sortant enfin son visage de l’ombre – celui d’un lion. Il le voyait nettement : il avait la tête de l’animal, mais l’apparence d’un homme dans son beau costume léger. Il se tenait bien droit. Ses mains fines étaient gantées de blanc. Il portait une veste délicate d’un bleu roi étincelant, au col bleu marine, étoilé de rouge, de beige et de vert. Les teintes discrètes et harmonieuses de l’étoffe recouvraient une chemise blanche  bordée de chiens et de petits serpents.

Il était coquet, et sa crinière coiffée très strictement. On aurait dit que chaque cheveu partait des yeux. Les poils dorés rehaussés de liserés blancs. Le bouc parfaitement taillé.

Il dévora le plat, puis suça un à un les os de Gerhard, jusqu’au dernier. Il ne fit aucune tâche sur ses précieux habits. Enfin, Hilda mit les os dans un sac, qu’elle alla enterrer dans le jardin, sous le rosier (elle lança un os minuscule au bichon blanc des voisins, qui ne cessait d’aboyer).

Alors qu’il rangeait ses affaires, Valente pensa aux histoires sordides qui circulaient depuis des années sur cet homme. Il regarda une dernière fois la véranda. Elle baignait dans les reflets cuivrés du soleil couchant ; le visage du Comte était à nouveau dans l’ombre.

Jamais Valente n’oublierait le regard et les tristes yeux bordés de vert du Comte Von Blöderlöwe, ni les papillons couleur de sang qui voletaient maintenant tout autour de lui.

Extrait de Six Photos Noircies, de Jonathan Wable, aux Éditions le Tripode
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