« Judas, ce héros »: la tribune de Christophe Agogué

Judas, ce héros


Avec le style avisé et contemporain qui le caractérise, Christophe Agogué a déjà publié plusieurs ouvrages aux Éditions du Panthéon. Ses romans, essais et pièce de théâtre s’intéressent à des thèmes politiques et sociaux et repensent la place de l’Homme dans l’Histoire.

51r6ep1qe4l-_sx300_bo1204203200_La rentrée littéraire a produit son roman sur le thème de la trahison : Judas de Amos Oz. Retour en 1960 à Jérusalem : Shmuel, jeune homme issu d’une famille désargentée, militant socialiste,  met fin à ses études pour s’engager dans un boulot quotidien de 6 heures : tenir compagnie le soir à Gershom Wald, un vieil homme cultivé et aigri, loquace et affaibli, qui vit avec son ex bru Atalia, une mystérieuse femme, acariâtre et solitaire. Elle a perdu son mari, le fils du vieil homme, à la guerre d’indépendance d’Israël. Le père de cette femme, Shealtiel Abravanel, qui vécut avec eux, fut un opposant à Ben Gourion et un tenant d’une politique de consensus avec les Arabes. Il en fut rejeté et assimilé à un traître, à commencer par Wald qui pleure le sacrifice de son fils. Voici Shmuel plongé pendant 3 mois dans un lourd huis-clos avec l’homme causeur et la femme revêche, qu’il croise de temps en temps et dont il tombe amoureux, bien évidemment. Des sorties toutefois, pour aller manger son fameux goulash, ou pour suivre Atalia dans quelques rares sorties nocturnes. Tous les ingrédients du récit « made in Prix automnaux » sont présents, hélas pourrait-on regretter. Un style ampoulé où l’auteur, maître absolu et omniscient de son personnage principal dont il parle à la troisième personne, se complaît dans la répétition stylistique à prétention littéraire. Combien de fois, en 350 pages, faut-il que Shmuel se talque la barbe avant de sortir manger son goulash, avec sa canne en tête de renard ? Et que ses yeux soient embués par l’émotion ? Shmuel débarque dans une maison à secrets : la trame du roman, c’est la découverte progressive de l’identité et de la personnalité de ses occupants. Il y a la pièce à secrets, habitée par feu Abravanel. Pétard mouillé, rien de bien spécial à y découvrir. Il y a la thèse commencée par Shmuel à la fac, sur Jésus et les Juifs. Histoire de couper le récit, on va instruire le lecteur, le documenter, lui montrer comment Judas fut le seul vrai chrétien, le seul à croire vraiment en Jésus. Il ne manquait plus que la technique du Da Vinci Code : on tient le lecteur en haleine, avec une fausse érudition de comptoir, enrichie d’un petit zoom sur la scène de crucifixion, on s’y croirait. Le livre se lit vite, trop vite sans doute, il faut bien lui concéder une certaine fluidité. Au final, Shmuel couche avec Atalia, donne sa démission et repart, poor lonesome cow-boy. Clap de fin. Il manque à ce scénario riche et construit la profondeur et le frottement des rencontres, la dimension intersubjective qui donne de l’épaisseur au temps. Mais on adhère au rythme des pages.

Christophe Agogué
À retrouver dans votre Superflu n°7

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