« Et pour vous, ce sera quelle Amérique »: La tribune de Bérengère Cournut

Et pour vous, ce sera quelle Amérique?

Jusqu’ici, Bérengère Cournut avait publié des livres fortement ancrés dans l’imaginaire. Cette fois, elle publie aux éditions Le Tripode Née contente, un roman qui se passe au sein de la tribu des Hopis, en Arizona, et qui sort ce janvier en France.

On m’offre cette tribune à quelques jours d’un saut de puce en Amérique, et le mot qui ne cesse de me venir à l’esprit est l’autre Amérique, l’autre Amérique… Qu’est-ce donc qui me démange comme ça ? C’est que souvent, par un curieux phénomène d’hégémonie langagière, le terme d’« Amérique » recouvre plus facilement les États-Unis que toute autre réalité – sans quoi l’on précise Amérique latine, Canada, Mexique ou Patagonie. C’est encore plus vrai concernant les habitants de ce continent, qu’il appelera Amérindiens si l’on veut évoquer les autochtones, Latinos ou Québécois pour ceux qui parlent autre chose que l’anglais, ou encore Haïtiens, Cubains, Inuits canadiens… Bref, comme si la réalité, toujours multiple, prenait un malin plaisir à nous aveugler d’un seul bloc-écran, quand elle recèle au contraire mille facettes scintillantes.

Or, ces jours-ci, quand je pense à l’autre Amérique, je ne parviens pas à poser sur elle un nom unique, car c’est tout un mélange qui se fait en moi. Essayons de la dessiner quand même. Elle se situe plutôt au nord du continent, mais rassemble dans un même élan les plateaux arides d’Arizona et le cours immense, bientôt gelé, du Saint-Laurent canadien. C’est que dans quelques jours, je pars à Montréal, pour le lancement de mon roman hopi – entendez par là l’histoire d’une enfant de la tribu des Hopis, vivant sur un territoire millénaire aujourd’hui situé dans l’Arizona.

Après avoir été littéralement happée par ces paysages lors d’un séjour de plusieurs mois, j’ai passé plusieurs années à me documenter et à inventer (j’insiste sur ce mot) un univers hopi à ma modeste mesure. Avant ce livre, je m’étais toujours contentée d’univers imaginaires, pour finir par m’apercevoir, parfois longtemps après, qu’ils correspondaient toujours à tel ou tel endroit vécu ou traversé. La réalité imprègne donc les territoires imaginaires les plus reculés. Cette fois, le constat est inverse : c’est mon imaginaire qui est en train de redessiner la carte des territoires où je me rends. Le Québec m’est intime car on y parle une langue jumelle de la mienne et un petit bout d’Arizona est devenu « mien » car un de mes personnages en est sorti comme de la glaise. Ajoutez à cela que je m’intéresse également aux Inuit de l’Arctique canadien, et vous verrez que ma subjectivité restitue l’Amérique avec autant d’honnêteté qu’une anamorphose. Ce n’est pas tellement plus joli ni plus poli qu’une hégémonie langagière, mais notez qu’à présent, je me sens plus légère : cette autre Amérique dont je m’inquiétais n’est rien d’autre qu’une nouvelle confédération des « états de moi réunis ».

Bérengère Cournut
À retrouver dans votre Superflu n°6

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