« L’Illusionnisme Littéraire »: la tribune de Pierre Jourde

Photo: ©Mathieu Zazzo

Pierre Jourde est un écrivain et critique littéraire. Gagnant du Prix de la critique de l’Académie française (2002), du Prix Renaudot des lycéens (2005) et du Prix Giono (2013), il est connu pour ses pamphlets qu’il publie sur son blog « Confitures de culture » (Nouvel Observateur).

 

Lorsqu’on lit n’importe quelle page du dernier Angot, on est accablé par la platitude de cette prose, par l’ennui qui se dégage de ce réalisme au front bas, de ces dialogues creux. On se demande comment un éditeur a pu décider de publier cette pauvre chose. Combien de manuscrits refusés qui avaient infiniment plus d’intérêt que cette laborieuse copie ? Et pourtant ça marche : déluge d’articles dithyrambiques, ventes pléthoriques à chaque fois qu’Angot sort un nouveau texte. Comment comprendre l’ahurissant écart entre la pauvreté de l’objet et son succès ? On peut toujours avancer que l’exhibition de l’intimité, le petit parfum de scandale lié à la question de l’inceste, la langue minimale, la rhétorique simpliste à gros effets, l’usage constant de l’oralité, tout cela constitue un ensemble qui favorise le succès. C’est formaté pour les magazines people et les média. Mais cela ne peut qu’expliquer le succès auprès du grand public, pas le soutien de journalistes sérieux et d’intellectuels. Certes, en dehors de l’écriture, elle a tout bon : victime sociale, victime de l’antisémitisme, femme victime du patriarcat, c’est la carte d’identité idéale pour le moralisme critique tel qu’il sévit un peu partout. Mais cela ne suffirait sans doute pas.

On ne peut comprendre le phénomène que si on part du principe que le succès critique d’Angot ne se produit pas malgré le caractère rudimentaire de son écriture, mais à cause de lui. Et ce au prix d’un syllogisme implicite. Angot ne cesse de clamer que c’est la réalité qui l’intéresse, la littérature comme action. Discours tenu également par les plus grands écrivains. Le côté gorgone de Christine Angot, son personnage brut et sans concession, le parfum de scandale qui l’accompagne renforce l’idée : là, c’est du vrai, avec ce côté rugueux qu’a toujours la vérité. À l’inverse, le bien écrit, l’effet de style, la langue proprette, c’est de la littérature, de la distinction sociale, et ce n’est que ça. Voici notre syllogisme : la grande littérature ne veut pas être littéraire, elle veut le vrai. Par conséquent, écrire comme un cochon, c’est être un grand écrivain. Angot n’écrit pas mal uniquement parce qu’elle ne peut pas faire autrement : elle affecte la lourdeur parce que le rudimentaire est le signe du fait qu’elle ne fait pas de concession, qu’elle est un écrivain qui se ne se préoccupe que du vrai, comme les grands écrivains. C’est précisément par là qu’elle n’en est pas un : avec ses moyens à elle, elle fait de la rhétorique, elle donne des signes de littérature. Tour de passe-passe assez élémentaire, qui parvient encore à épater des critiques incapables de voir les plus grosses ficelles.

Pierre Jourde
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