« Les agités du bocal »: la tribune de Jean-Paul Carminati

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Jean-Paul Carminati, écrivain, avocat et dramaturge, publie depuis 1998. Avec La Condordance des Dents (Seuil, 2002), il obtient le Prix du 1er roman. Il a été chroniqueur juridique sur France Inter, de septembre 2014 à juin 2015. Son dernier roman paru est Le Petit Dernier (Lattès, 2013).

Je n’écrirai pas son nom – cela serait trop d’honneur pour un criminel. Je ne décrirai pas son style – cela contaminerai le mien par la seule apposition des mots. Je ne citerai pas de titres – qu’on se rappelle quelques injonctions figurant sur la couverture des magazines féminins. Le reconnaissez-vous ? Il écrit comme il chie : avec préméditation et application, usant moult papier pour s’en sortir tout propre, indemne, prêt à recommencer à heure fixe dès le lendemain, comme si l’on n’était pas éclaboussé par l’écriture à l’instar du peintre par la couleur ou du sculpteur par l’éclat. Ça se sent : ça se sent que c’est sale d’être si propre sur soi en pratiquant cette graphomanie de couteau à beurre alors que l’écriture vraie tranche au couteau à viande, Kafka dixit : « un livre doit être la hache qui brise la mer gelée ne nous ». Comment donc fait-il pour ne pas écrire, faire imprimer des mots et des mots sur le papier, le souiller de ses chiures et culminer à ce point médiatique d’obscénité ? Au cul ! au cul ses pseudo-livres ! Qu’ils retournent de là où ils sont péniblement sortis, puis que mille pudiques chasses d’eau les recouvrent et les transitent vers les stations d’épuration de tout l’hexagone, que mille membranes filtrent l’eau pure, retiennent leur papier mâché d’encre, et que mille emballages de tomates bio ou mille cartes de vœux pour bobos naissent du recyclage de cette mixture enfin utile !

Il n’a jamais ouvert les vannes. Il ne sait pas même qu’il existe des tuyaux. Jamais il n’a été traversé par le flot – il pense que l’écriture vient du stylo alors qu’elle est du corps qui s’inscrit, se crie, se découpe sur le blanc et laisse la trace de son passage en de multiples cicatrices fumantes de points d’interrogations.

Il vend beaucoup de morceaux, de blocs, de briques, de cubis de papier imprimé qui servent à calmer belle-maman pour Noël – au moins peut-on lui accorder cette vertu, permettre d’offrir un cacadeau à belle maman à défaut d’avoir le courage de lui appliquer une bonne fois pour toutes son poing sur sa gueule de fourbe ou enfin la baiser en levrette, la tête dans le bac à légumes du frigidaire juste avant le repas dominical: « Je ne l’ai pas lu, mais il paraît que c’est bon – il a eu un prix, regardez ! Merci mon petit Patrick, c’est vraiment très gentil à vous, ça me dit quelque chose, j’en ai entendu parler à la télévision ».

Il a des complices : les maléditeurs. Ils se chargent du papier, de l’encre, de la police de caractère, de la reliure, du carton et du camion, et surtout de la photo, et supratout de l’argent.

Quand je dis « il », n’y voyez que le respect de la règle de grammaire. Autant en emporte le masculin, je ne me sens pas autorisé à modifier la grammaire – juste à écrire ce qui me traverse.

À retrouver dans votre Superflu n°4

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