« Deux ou trois mauvais pressentiments sur l’époque »: la tribune de Jacques A. Bertrand

Jacques A. Bertrand (Prix Alexandre Vialatte 2015 pour l’ensemble de son œuvre) est l’un des « papous » de l’émission de France Culture Des Papous dans la tête. Il a été journaliste (Télérama, Nouvel Observateur, Paris Hebdo…) avant de se consacrer à la littérature, alternant recueils de nouvelles, chroniques d’humeur et d’humour et romans.

Je n’aime pas cette époque. En aurais-je préféré une autre ? C’est peu probable. La prochaine ? Je préfère ne pas y penser. Les époques sont atroces. Par bonheur, quelques individus, rares, les traversent. À part ça, comme disait la grand-mère d’un ami, « Y’a des gens, c’est pire que des personnes ». Sans parler de tous ceux qui sont persuadés que le monde a commencé avec eux. Si l’on ramène l’âge présumé de l’univers à l’échelle d’une journée, l’Homme – l’Homo sapiens, celui qui est censé savoir – apparaît deux secondes avant minuit. Ce que je sais des derniers centièmes de seconde ne m’emballe pas. Le Moyen Âge n’en finit pas, d’ailleurs on y retourne périodiquement. Nous sommes revenus au puritanisme phobique, on se croirait sous Victoria, quand en Angleterre on mettait des « pudeurs » de dentelle aux pieds jugés trop galbés des pianos. Chaque avancée traîne derrière elle son lot de profiteurs, de charlatans, de névroses et de boursouflures.

Il n’est pas rare qu’un conservateur contemporain, quelque commissaire en mal d’auto-exposition, nous explique en un langage abscons (« iconique », dit-il) l’intérêt primordial d’un assemblage de containers assorti du bicorne de Napoléon… Et je n’ai pas encore réussi à effacer de ma mémoire ce musicien, contemporain lui aussi, qui prétendait que Mozart était « ringard ». (Ringard est à l’origine un personnage du théâtre d’André Frédérique.)

Je me sens contemporain de pas mal d’artistes, parmi lesquels le peintre de Lascaux dont Picasso assurait qu’il avait tout compris. Le principal objet de l’art, comme de la littérature, est de nous aider à vivre, à mieux voir et parfois même à comprendre.

Je crains que rien ne vaille sans la promesse d’un sourire. (Évitons le mot humour, pour le moins galvaudé et en passe de devenir, ainsi que J.D. Salinger le notait du mot zen, ordurier.) Des Talibans de chez nous voudraient nous interdire le sourire. Pendant que d’autres guettent fébrilement la fin du droit d’auteur pour vendre les livres au rayon petit pois.

Les vrais amateurs de littérature ne sont pas nombreux, disait Malraux, et au-delà de 10 000 exemplaires tout succès est un malentendu. 3 000, corrigeait Larbaud. Dantzig est de l’avis de Larbaud. Peux-t-on reprocher à Gutenberg les cargaisons de mauvais livres et aux inventeurs d’internet la toile d’araignée planétaire de la bêtise ? Et il serait de mauvais goût d’en vouloir aux auteurs de best-sellers. Ce ne sont pas forcément de mauvaises personnes. Le malentendu ne les gêne pas, c’est tout. En outre, ils ont su, pour la plupart, conserver leurs deux bras alors que Cendrars et le grand Cervantès lui-même en avaient perdu un.

Jacques André Bertrand
À retrouver dans votre Superflu n°5

Photo: Astrid di Crollalanza

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