« Lettre au colossal poète »: la tribune de Denis Grozdanovitch

Ancien champion de tennis et grand amateur d’échec, Denis Grozdanovitch est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages – romans et essais. Il reçoit pour son premier recueil Petit traité de désinvolture (2002) le prix de la Société des gens de lettres.


Cher René,

Les ennemis du sublime s’acharnent sur tout ce qui touche à l’ineffable. Ils osent prétendre que tu n’es « qu’un laborieux fabricant de devinettes boursouflées devenu l’idole des dîneurs en ville qui ne t’ont pas lu ! ».

Et, vois-tu, leur malignité – notamment celle d’un certain François Crouzet auteur d’un « Contre René Char » aux éditions des Belles Lettres – n’a pas de bornes. Ils arguent que tu userais « d’un verbe constamment hyperbolique, d’une cancéreuse prolifération de clichés, de métaphores toutes plus saugrenues et ridicules les unes que les autres » et ils osent citer à l’appui de leur thèse des passages pourtant aussi exhaustifs que : « La tristesse des illettrés dans les ténèbres des bouteilles ». Enfin, ils s’étonnent que tu sois traduit en bulgare, en coréen, en dialecte des îles Fidji, en tchouvache ! Ils nous assènent qu’il faut qu’on nous dise comment les tchouvaches, parmi leurs yourtes et leurs yaks traduisent : « Parfois de ma durée, je renonce à l’assistance de ma largeur vénielle. »…

Tous ces béotiens participent d’une surdité inquiétante à ta prosodie monumentale. N’ajoutent-ils pas encore que « ta manie de la répétition grandiloquente frise le trouble du langage, l’emphase maniaco-dépressive » ne saisissant nullement qu’il s’agit là d’une audacieuse licence tautologique digne des voix immortelles du panthéon classique ?

Ils prétendent que tu aurais comme but secret de nous divertir et que ton génie aurait consisté à tromper ceux qui confondent littérature et charades contournées.

Moi, je tiens à glorifier l’éclat solaire de ton génie et à louer ton influence majeure sur le lyrisme moderne : car la poésie que l’on peut faire figurer dans les installations d’art contemporain te doit une fière chandelle ; sans toi, des manifestations aussi incontournables que le printemps des poètes, ou le marché de la poésie, n’auraient sans doute jamais existé. Sans toi, ces dynamiques institutions, sacrifiant à la nécessité de l’hermétisme, n’auraient pu connaître le succès qu’elles connaissent.

Je te le dis donc solennellement, ô illustre René : depuis l’empyrée syntaxique d’où tu nous considères, ne tiens aucun compte de ces voix discordantes insidieusement réactionnaires, et accepte notre gratitude pour ton rôle inestimable de pionnier du lyrisme abyssal, de défricheur du plus abscons de la parole humaine ! Sans toi, l’idiote résistance au sublime de notre langue aurait triomphé dans son odieuse barbarie assujettie aux sentiments familiers, au simple enthousiasme que véhiculent les mots de tous les jours, à l’évocation des petits riens du quotidien, bref, aux émotions communes ressenties par tous.

Nous ne saurons jamais assez te remercier d’avoir situé ta culminante poésie à une telle hauteur qu’il reste interdit à une conscience ordinaire de jamais s’en emparer.

Photo: Denis Grozdanovitch
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