« La Débâcle du Bâcleur »: la tribune d’Eric Chevillard

Éric Chevillard est un écrivain et critique, notamment pour Le Monde. Gagnant du Prix Alexandre-Vialatte 2014 pour l’ensemble de son oeuvre, il est connu pour son blog L’Autofictif, un journal extime fait de brefs éclats de littérature.

Penchons-nous, pour l’admirer mieux, sur le dernier roman de Patrick Besson, La Mémoire de Clara. Le style se veut espiègle ou primesautier, mais ces adjectifs qui font sautiller les fillettes ne sauraient servir aussi pour qualifier cette prose vulgaire et bâclée. Car Patrick Besson est un écrivain qui bâcle. Qui bâcle avec constance, avec acharnement. Qui bâcle avec scrupule. L’écrivain bâcleur tente en effet de nous faire croire qu’il gâche délibérément son immense talent parce qu’il aime trop la vie pour se dévouer à la littérature. Il a choisi la désinvolture, la femme irrésistible qui passe, le café select où boire des coups avec ses amis, eux-mêmes écrivains bâcleurs et non moins spirituels. Car faut-il être bête, en revanche, pour écrire vraiment ! Quel pensum ! Quel absurde destin ! Pourtant, il ne tiendrait qu’à lui d’être un des meilleurs, n’est-ce pas, le meilleur peut-être.

Faux. Patrick Besson bâcle mais, ce faisant, il donne le maximum, il donne tout ce qu’il peut. Il donne sa mesure. Il est au taquet. Elle n’existe pas, cette œuvre sublime qui serait enfouie dans les limbes de sa conscience. Tout est là. Tout Besson, le pire et le pire encore, dans ce roman à clés (comme on le dit étrangement des livres que nous sommes invités à lire à travers le trou de la serrure). Roman futuriste d’un romancier sans avenir : la chose se passe en 2060.

Tout a donc beaucoup vieilli. L’humour de Patrick Besson est même devenu carrément rance : le nouveau guide gastronomique s’intitule Rachid et Millaut, l’Elysée a été racheté par l’émir du Qatar, les FNAC sont des mosquées et le pays panse encore les plaies de l’Occupation saoudienne de 2039-2044… La paranoïa ici à l’œuvre bat triomphalement en brèche le politiquement correct, comme on voit. L’héroïne, chanteuse et veuve d’un président de la République, souffre de la maladie d’Alzheimer. La puce téléphonique greffée dans son oreille la rend folle au point qu’elle « devenait en sueur », comme écrit joliment l’auteur. Son nom : Clara Bruti.

Arrêtons-nous sur cette plaisanterie savoureuse : Clara Bruti. C’est en effet très amusant puisque nous entendons résonner le mot abruti. Si l’on ajoute que brutti en italien est le pluriel de brutto, qui signifie moche, nous aurons une idée de la finesse d’esprit de l’auteur. On va se bidonner des deux côtés de la chaîne alpine. Renseignement pris, hélas, le gag ne déridera pas les Finlandais. Abruti se dit hölmö en finnois et moche se dit ruma. On ne sait pas rire en Scandinavie.

Éric Chevillard
À retrouver dans votre Superflu n°2

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