« L’Échappée Verte »: la nouvelle de Julie Lebaillif

Il s’était laissé bercer par la voix lui racontant les péripéties de cet homme fuyant la civilisation.

Il remarque une feuille qui tombe. Celle du vieil exemplaire de Robinson Crusoé de Daniel Defoe. Celle du chêne en face de sa fenêtre. Franchement, il préfèrerait les palmiers et la forêt tropicale de Robinson à sa chambre d’hôpital blanche et aseptisée. Cela fait trop longtemps qu’il est coincé là. Bien trop longtemps. Il se console en imaginant le soleil sur sa peau, le sable qui s’immisce partout,surtout là où il ne faut pas. Le parfum iodé de la mer qu’apporte le vent, qui emmêlait les cheveux d’Alice quand ils passaient des après-midi à lézarder parmi les blockhaus de la falaise. C’est lors d’une de ces après-midi qu’elle lui avait lu le début du roman de Defoe. Il y avait eu d’autres journées et d’autres livres, ceux de Jack London, de Kerouac et bien d’autres encore parmi lequels Into the wild. Il s’était laissé bercer par la voix lui racontant les péripéties de cet homme fuyant la civilisation. Il l’avait envié même, lui qui ne rêvait que de s’échapper. Pourtant, la décision prise de partir affronter la Nature sauvage dans les forêts d’Alaska avait été tout aussi funeste pour Christopher McCandless que n’avait été son saut en parachute pour Louis. À vouloir tutoyer les cieux, on touche le sol. On le rencontre, face la première. Maintenant il lit et il rêve. Rêve de ce qui n’est séparé de lui que de quelques mètres. La liberté et le grand air de l’autre côté de la fenêtre. Alors il invente des forêts, des îles et des déserts, qui ressemblent à ceux qu’il a déjà parcouru mais qui, au travers du prisme de l’imaginaire, finissent par ne ressembler qu’à eux. Il les parcourt sans relâche même si ses jambes aujourd’hui lui font défaut. Un rêve d’espace comme échappatoire. Le livre lui glisse des mains. Sur ses genoux, il est ouvert à une page au hasard. Une autre évasion se prépare, il prend un autre livre sur sa table de chevet pour s’accorder un nouveau voyage. Ce sera The Call of the wild, direction les étendues enneigées du Yukon. Et il se transporte là-bas sur les traces de Buck, il respire de nouveau à chaque ligne, à chaque page. Il est libre.

Julie Lebaillif
Étudiante à Paris-Sorbonne (Paris IV)
À retrouver dans votre Superflu n°5

Laisser un commentaire