EXTRAIT: La Femme qui avait perdu son âme, de Bob Shacochis

L’Asie commence, l’Europe finit, l’Asie finit, l’Europe commence – tandis que le bateau se mettait à gronder…

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Le père de Dorothy Chambers arriva d’Ankara en avion pour passer un autre week-end avec elle, mais ce voyage, sa deuxième visite en avril, était spécial et ce soir elle allait dîner avec lui, mais où, c’était la question, toujours la question, son habitude du mystère, sa façon de s’amuser, en faisant d’une chose simple un défi et d’un défi quelque chose de simple. Tout ce qu’elle savait, c’était que leur rendez-vous impliquait, comme toujours, un jeu, bien connu et qu’ils pratiquaient tous les deux depuis qu’elle était enfant, au Kenya, pourtant, en cette fin d’après-midi, tandis qu’elle quittait son école d’Üsküdar et qu’elle prenait le ferry pour traverser les eaux houleuses du Bosphore balayé par le vent, ce jeu était devenu pour elle une source de sentiments partagés, là, à l’occasion de son dix-septième anniversaire. Elle était pressée, ou plutôt, dans un état de précipitation, le corps tendu par l’urgence de l’adolescence, déjà impatiente de faire demi-tour et de reprendre le ferry pour regagner l’Asie, où ses amis l’attendraient dans un café de l’avenue de Bagdad. Mais, comme toujours, il n’était pas question d’ignorer son père.

Et maintenant, c’était l’Europe, l’estuaire encombré de la Corne d’Or, Salut l’Europe ! se chanta-t-elle tout bas, avant de réciter le mantra qu’elle avait composé pour exprimer l’émerveillement ravi qu’elle éprouvait devant la taille de cette ville, les odeurs délicieuses de ses débarcadères, embruns salés, gasoil, viande grillée et jasmin – L’Asie commence, l’Europe finit, l’Asie finit, l’Europe commence – tandis que le bateau se mettait à gronder au moment où le capitaine faisait machine arrière, que le ferry venait doucement toucher le quai d’Eminönü, que l’équipage jetait les énormes cordages en direction des hommes aux bras tendus, et que la passerelle était mise en place dans un raclement métallique au milieu des cris perçants des mouettes.

Extrait de La Femme qui avait perdu son âme, de Bob Shacochis, aux Editions Gallmeister
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