« Un cas de cannibalisme chez les Pirahãs »: la nouvelle de Célia Jean-dit-Cassiotis

« Xibigiai a mangé un kaoábógi. » Sueurs froides. Je réalisais qu’il était question d’un humain.

Il était inhabituel de voir tout le village réuni autour d’un feu. Xibigiai était isolé, au centre du groupe. Seule Kaapási s’approchait de lui pour lui frapper la tête à l’aide d’un bout de bois. « Xibigiai a mangé un kaoábógi. », m’a dit Xoxoi. Je savais déjà que kaoábógi signifie « esprit ». Je ne comprenais pas.

Xibigiai se défendait avec conviction : « Le kaoábógi a traversé notre forêt. Il a marché sur notre terre ! Il portait des armes ! Je l’ai vu. J’ai tiré. J’ai mangé le kaoábógi mort. Il est à l’intérieur de moi. Le danger a disparu ! »

Sueurs froides. Je réalisais qu’il était question d’un humain. Xibigiai s’agitait comme un démon démasqué. La violence se lisait dans ses yeux d’un noir si dense qu’aucune lumière ne pouvait s’en échapper. Je savais qu’il allait essayer de me tuer au moment où son attention s’est portée sur moi. Son profond regard me pénétrait. Manifestement, il se nourrissait de ma peur. Tremblant de rage, il pointa dans ma direction un doigt tordu par une malformation de naissance. L’énergie furieuse qui se dégageait de tout son corps ne faisait qu’accroître mon angoisse. Je savais que personne ne viendrait m’aider. Les pirahãs pensent que si quelqu’un doit mourir, alors rien ne pourra empêcher sa mort. De sa voix brisée, il marmonnait : « tu es un kaoábógi mauvais. Toi aussi tu dois disparaître. Mauvais kaoábógi, tu n’as pas de sang. ».

Xibigiai était beau, les cheveux raides et la peau dorée. Mais ce soir-là, ses yeux étaient ronds comme si on lui avait tenu les paupières avec des écarteurs. Il marchait sur les braises du feu et semblait ne pas s’en apercevoir. Un homme qui ne peut avoir mal devient une immense menace pour lui-même et pour les autres. Il titubait, ivre de colère et d’alcool, et tomba en plein dans les hautes flammes qui chassaient l’humidité de la forêt. Son attention s’est donc détournée de moi et comme il ne ressentait plus la douleur, il se releva. Xaogíoso cria : « Xibigiai doit partir ! Il n’est plus un pirahã ! »

Plusieurs fois au cours de mes séjours en Amazonie, j’ai cru mourir. Mais ce qui s’est passé ce soir-là m’a tout particulièrement marqué. Cet homme qui avait été mon initiateur à la chasse et à la pêche, mon professeur de langue, mon ami… cet homme avait voulu me tuer. Probablement pour ensuite me manger. Ce fut la première fois de ma vie que je contemplai l’empreinte de la mort sur la face d’un homme.

Célia Jean-Dit-Cassotis
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